
Fidel Petros et Yohan Ziehli remplacent un panneau
"commune d'Europe" par une pancarte "commune de Suisse". Cliquez sur
l'image pour l'afficher en plus grand.
Vendredi soir, 23h30. Confortablement
installé devant TF1 à se goberger de la misère d'autrui? Non. Mon programme est
moins alléchant: je m'apprête à photographier des panneaux routiers en
compagnie de jeunes UDC. C'est ainsi l'œil déjà presque fermé que je
conduis vers le point de rencontre. Toutefois, le déroulement de la nuit
démentira mon appréhension.
Le Matin Dimanche a été averti du déroulement
de l'opération "Guillaume Tell". A l'aube d'un week-end électoral, les jeunes
UDC vont recouvrir les panneaux "Commune d'Europe" par des placards
"Commune de Suisse". Estimant les sigles européens, n'ayant pourtant quasiment
qu'une valeur touristique, trop tendancieux, les jeunesses du parti majoritaire
(voir les images de l'assemblée nationale) ont pour
mission de masquer en une nuit l'hégémonie de l'abominable UE.
Arrivant sur le parking du rendez-vous, je
me réveille directement lorsque deux "Men in Black" se dirigent l'air décidé
vers la voiture estampillée des couleurs de l'hebdomadaire précité. Je me
demande ce qu'ils me veulent jusqu'à comprendre que ce seront eux les héros de
la soirée. Ils paraissent jeunes, très jeunes, mais, en dehors des
traditionnels boutons d'acné adolescents, ils sont beaux et fringants. Très
classe dans leur costume fraîchement reçus. Trop classe au milieu des autres
jeunes prêts à faire la fête en cette nuit.
En face de moi, deux gymnasiens de 17
ans : Yohan Ziehli et Fidel Petros. Ils sont engagés pour le parti. Le
premier est président des jeunes UDC de la section Riviera – Pays d'Enhaut, le
second est caissier de l'association. Un troisième larron est encore
présent : le conducteur. Avant même que j'aie sorti mon appareil photo, il
m'indique : "Moi, j'y suis pour rien, je ne participe pas à l'action, je
ne veux pas apparaître en photo... et ne photographiez pas ma voiture non
plus." Plus tard, nous apprendrons qu'il s'agit également de l'un des pontes
locaux de l'UDC. Dès ce moment, je me dis que TF1 aurait matière à tourner un
épisode de Confessions intimes.
Pas le temps de s'attarder sur de
courtoises salutations, il y a du boulot. Une trentaine de panneaux doivent
être apposés durant la nuit entre Lausanne et Bex. Notre première cible, Lutry.
On se gare à une centaine de mètres de l'entrée du village ; il ne
faudrait pas être repéré et gâcher la mission. En toute discrétion, nous nous
dirigeons vers le lieu d'action. Marcher le long de la route cantonale n'est
pas des plus rassurants. Qu'importe, la fougue et l'excitation font oublier le
danger à nos deux acteurs. Pour ma part, sortir les flashs pour figer l'action
était une obligation au vu de l'absence de lumière, mais cela s'est aussi par
la suite révélé être une protection : sitôt un flash vu par un
automobiliste, un coup de frein énorme est donné et le véhicule se retrouve
tout au plus à 40km/h au lieu des 80 autorisés !
A peine quelques photos plus tard, Yohan
reçoit un appel du pilote mentor (resté sagement à l'abri du trafic
et des regards dans sa voiture) : il n'y a pas de temps à perdre, il faut
continuer la route. Ni une ni deux, nous repartons en direction de l'entrée
opposée de Lutry. Nous l'outrepassons, tournons à Lausanne avant de revenir,
non sans quelques hésitations, au point de départ. Nous sommes-nous
perdus ? "Non, évidemment ! Mais les endroits que l'on visait étaient
trop élevés pour être atteints. Le repérage sur cette région n'a pas pu être
réalisé de manière optimale". Ainsi soit-il.
Notre second arrêt est Paudex. Le sigle
européen est placé à un peu plus de deux mètres. L'activité physique peut
commencer pour les deux politiciens en herbe. Voir sautiller et s'acharner deux
bonhommes contre un poteau à presqu'une heure du matin est comique. Mon
objectif a patiemment espéré une figure de courte échelle, mais en vain
malheureusement !
Deux couronnes étoilées sont maintenant
masquées. En route pour les suivantes. C'est là que le programme se corse. On
roule, on roule et on tourne sur route. Nous sommes-nous perdus ? "Non,
évidemment ! Mais il y en a moins qu'on pensait de ces panneaux
finalement", nous rétorque-t-on de manière plus convaincue
que convaincante, mais ainsi soit-il. A nouveau !
A 2h (horaire de fin initialement prévu,
mais ensuite revu à 4h sur une note d'optimisme), alors qu'une Europe de plus a
disparu (non sans détours et autres errances), nous atteignons Epalinges. Une
fois le carton Suisse posé, une bande de jeunes débarque. Sans animosité, mais
avec humour et interrogations. Tous désirent poser avec ceux qui seront leur
animation de la nuit. La cravate "moutons blancs" de Yohan est le centre
d'attraction et la source de rires. Fidel est interrogé sur son appartenance à
ce parti en tant que "mouton noir apparent". Il se justifie en disant ne pas
avoir été considéré en fonction de sa couleur de peau, mais en tant que
personne à son entrée à l'UDC. Ceci ne fait l'ombre d'aucun doute. Fidel est
évidemment une force de conviction supplémentaire pour le parti.
Ma carte mémoire étant remplie de clichés
et la durée d'un épisode de Confessions intimes déjà largement dépassée, mon
chemin se séparera ici de celui de Yohan et Fidel. Je ne saurai jamais combien
de panneaux ils auront posés (au rythme initié, une douzaine!), mais je ne
regrette en rien de n'avoir pu dormir. Assister en live à une émission
incontournable de TF1 était "tristement enrichissant". Par contre, je me
demande si Yohan et Fidel n'auraient pas, eux, mieux fait de simplement compter
les moutons.
Ci-dessous, encore deux photos de l'action
à Lutry.



