Note: les photos de la manifestation contre Christoph Blocher à Lausanne sont disponibles sur mon site.

« Nique la police, nique la justice ouh ouh »… Au milieu des flammes résonne le son grésillé d’un natel. Quel âge donner au propriétaire du portable? 12 ans, 14 ans ? Pas le temps de compter précisément les années de ce visage frêle : un lacrymogène fuse par-dessus les têtes. Cinquante mètres de course plus loin, un autre jeune s'écrie: « Balance le caillou le plus fort possible sur ces salopards de flics ». Comment en est-on arrivé là ?

Deux manifestations

Tout avait pourtant bien commencé. En arrivant sur la place de Palud, lieu de départ de la manifestation contre la venue de Christoph Blocher à Lausanne, la foule déjà présente est surprenante par sa masse. Il y a évidemment les inévitables roots hippies, les punks boutonneux à crêtes bien plus acérées que leurs convictions, mais surtout de nombreuses familles. De la fillette à la grand-mère, l’attroupement atteint 2000 personnes environ. Un succès certain pour les organisateurs qui n’attendaient pas plus de 1000 individus. L’omniprésence médiatique agaçante de Blocher durant les semaines précédentes y est certainement pour beaucoup.
« Ni moutons blancs ni moutons noirs: le racisme ne passera pas par nous » : scandant ce slogan en coeur, le troupeau coloré se met en marche en direction du Comptoir suisse, lieu où Blocher doit prononcer une allocution officielle. La procession remonte pacifiquement les rues lausannoises. Seules quelques bombes à eau jetées par des opposants à la manifestation du haut de leurs immeubles ainsi que des tags revanchards viennent très légèrement perturber le calme si propre à la Suisse.
Une fois atteint le Comptoir, face la campagne actuelle raciste de l’UDC, des officiels se succèdent pour clamer leur indignation. La foule dense les approuve par des applaudissements soutenus. Non, la haine raciale ne doit pas passer.

Alors que les organisateurs annoncent la fin officielle d’une manifestation réussie, un groupe d’une dizaine d’individus, majoritairement cagoulées de manière sommaire, se dirige vers les barricades vitrées du comptoir en invectivant les autres manifestants à les rejoindre. Quelques minutes plus tard, le mince parvis du Comptoir est rempli de personnes clamant des phrases haineuses à l’intention de Blocher et des policiers parqués derrière les vitres. Deux jeunes tentent bien de dissoudre cet attroupement en criant qu’il ne fera que nuire à l’image de la manifestation et offrir une tribune de premier choix à la figure de proue de l’UDC. En vain. Les tags se tracent sur la devanture, les premiers objets fusent en direction de la police stoïque, des coups de pied entreprennent de briser l’épais vitrage.
Après plusieurs avertissements, la réaction policière face à l’absence de recul des fauteurs de trouble a lieu. Des sprays au poivre repoussent la horde. Un front de policiers aux allures de Robocop débarque d’une rue adjacente pour venir faire face aux rares manifestants encore sur place. Sacs poubelles et de bouteilles volent en direction des nouveaux venus. Ce spectacle affligeant dure longuement avant que la police ne se décide à charger. Les casseurs fuient à grandes enjambées sous le soleil se couchant sur la capitale vaudoise.
Ce n’est pourtant pas l’embrasement du ciel qui se fera le plus remarquer en ce début de soirée. Tandis que la nuit tombe, les rues s’éclairent non pas de la traditionnelle fée électricité, mais de hautes flammes. Une cinquantaine d’énergumènes, très jeunes pour la plupart, dressant et enflammant des barricades improvisées, jouent violemment au chat et à la souris durant une heure avec la police. Toutefois, ni les multiples containers enflammés, ni les projections de pierres n’ont raison de l’avancée policière. Lentement, mais inévitablement, les casseurs sont dispersés par les lacrymogènes et définitivement dissuadés de toute rébellion suite à deux arrestations musclées des forces de l’ordre.

Que retenir de ces deux manifestations ? Une minorité d’individus a gâché le succès espéré d’une majorité. Les motivations des casseurs sont difficiles à comprendre. Un engagement politique réel ne peut en tout cas pas être mis en avant vu la moyenne d’âge de ces derniers. Est-ce la culture des jeux vidéos violents ? J’en doute. Peut-être est-ce le manque de défis et d’adrénaline d’une jeunesse dorlotée dans une société assistée.
Les photographes (dont je fais partie) et les journalistes ont fait la part belle aux fauteurs de trouble de la seconde manifestation. Les articles publiés ces jours se sont principalement focalisés sur les violences, en omettant les côtés positifs du premier rassemblement et en faisant ainsi le jeu de Blocher. Peut-on pour autant en vouloir à la presse ? Il me semble que non : au-delà du gouvernement, nous avons la presse que nous méritons. Dommage.

SA