A l'heure où les premières neiges font leur apparition, voici un état des lieux de la recherche nivéale grâce à cet interview, sympathiquement accordée par François Dufour.

• François Dufour, quelle est votre activité ?

Je suis responsable de l’antenne valaisanne de l’institut fédéral pour l’étude de la neige et des avalanches (SLF-Weissfuhjoch/Davos). Le but de cette antenne n’est pas seulement la recherche au niveau de la neige et des avalanches, mais de tous les dangers naturels. En été nous nous intéressons donc aussi, aux laves torrentielles et aux crues.

• Quel a été votre parcours de vie précédemment, comment en êtes vous arrivé là, était-ce une vocation ?

Comme formation, j’ai suivi des études d’ingénieur civil à l’EPF-Zürich. Ensuite, j’ai travaillé pour Electrowatt (un grand bureau d’ingénieurs). Je suis allé à l’étranger. Puis, une fois rentré en Valais, j’ai ouvert un bureau d’ingénieur. La conjoncture n’étant pas terrible dans ce domaine là, j’ai eu l’occasion, il y a 8 ans, de faire de mon hobby – la montagne - ma profession : j’ai eu contact avec le directeur du SLF, M. Amman, qui me connaissait et m’a demandé si j’étais intéressé à reprendre ce poste de responsable. Je me suis engagé un petit peu dans l’inconnu, puisque je changeais de profession. Mais c’était ma passion et tout c’est bien passé !

• Que cherchez-vous à analyser et à prévoir d’une manière plus précise?

Nous sommes axés sur les dangers naturels en général. Nous cherchons à obtenir plus d’informations pour mieux modéliser les avalanches, afin de réaliser des cartes de danger plus précises. Bien que dans le domaine des avalanches, 95% des cartes soient déjà réalisées, elles doivent en tout temps être réactualisées en fonction des nouvelles connaissances. A propos des autres dangers naturels, nous sommes par contre en retard. Par exemple, pour les éboulements, les crues et les laves torrentielles, les phénomènes sont globalement connus, mais on ne sait pas du tout à quel moment ils pourront se produire et quel sera leur ampleur. Nous avons ainsi de la peine à établir des cartes de danger, qui sont toujours liées à un temps de période de retour. Nous devrons donc axer notre recherche plus spécialement sur ces phénomènes.

• Y a-t-il un type d’avalanche qu’il faudrait mieux connaître ?

Oui, il s’agit du type d’avalanche qui tue le plus: les avalanches de plaques. Attention, les plaques produisant ces avalanches ne sont pas formées uniquement par le vent comme on le croit en général, mais aussi lors de chutes de neige normales en fonction de la température et de l’humidité. Les avalanches de neige froide d’hiver sont, pour les agglomérations et les voies de communication, les plus dangereuses car elles vont plus vite et plus loin que les autres avalanches. Pour les randonneurs, même de petites avalanches de plaques peuvent êtres dangereuses et avoir des suites dramatiques. Ces petites plaques sont en général difficiles à déceler et nécessitent beaucoup d’expérience pour être évitées ainsi qu’une bonne lecture du bulletin d’avalanche. Comme on le sait, ce bulletin définit des degrés de danger de 1 à 5 (1 correspondant à un danger « faible », 5 à un danger « très fort »). Pour la sécurité de la population en général, ce sont les degrés de danger 4 et 5 (cela veut dire que des avalanches peuvent descendre jusque dans les fonds de vallée) qui sont difficile à gérer par les responsables de sécurité alors que, pour les randonneurs, la problématique vient généralement des degrés de dangers de 2 et 3. Lors de danger de degré 4, on ne devrait pas sortir des pistes et lors de danger 5, il vaut mieux rester à la maison…..

• Quelles sont les limites de la science?

Depuis 1931, date de création de l’Institut, nous nous sommes intéressés à tout : de l’avalanche jusqu’au flocon de neige, voir aux molécules le constituant. Nous avons de cette manière fait d’énormes progrès dans la connaissance de la neige. Nous avons vu que la structure du manteau neigeux (les différentes couches) était très importante pour le phénomène d’avalanche. Nous connaissons les paramètres qui peuvent influencer cette structure, donc le danger. Il y a, entre autres, la hauteur de neige fraîche, le vent, la température, l’humidité, le rayonnement, l’inclinaison et l’exposition de la pente. Par contre, là où il n’y a quasiment pas eu de progrès, c’est dans la définition du lieu et du moment exacts de l’avalanche. Nous savons qu’il y a des situations qui sont plus propices, ce qui fait que ces fameux bulletins d’avalanche peuvent être établis. Voici un exemple typique d’une situation hivernale : une pente Nord de 35 degrés recouverte d’une couche de 30cm de poudreuse lors d’un degré de danger 3 : quelqu’un s’y trouvant et déclarant qu’il n’y a absolument aucun danger est une personne dangereuse. Il n’y a pas un expert qui pourrait dans une telle situation être en mesure d’affirmer ceci. Par contre, par des observations et par des mesures de précaution (pas d’avalanche dans des pentes identiques, distance entre les skieurs, équipement adéquat, etc.), il est possible d’estimer le danger et de diminuer le risque…. tout en sachant que l’on en prend un tout de même.

• Sur quels résultats concrets ont débouché vos recherches ?

Les recherches ont amené à être plus performant dans tout ce qui concerne la prévention, comme par exemple les cartes de dangers, les bulletins et les ouvrages paravalanches. A partir des cartes de danger, des zones à construire et des zones où il est interdit de construire sont définies. La précision de ces cartes évoluera en fonction des connaissances et des moyens techniques. De nos jours, l’informatique nous apporte une aide précieuse pour modéliser les avalanches. Mais une modélisation seule n’est pas suffisante : il faut être sûr que notre modèle soit juste. Pour cela, nous avons besoin de sites expérimentaux, comme celui de la vallée de la Sionne au-dessus de Sion, afin de pouvoir mesurer réellement une avalanche. Ensuite nous intégrons cette même avalanche dans nos modèles et nous regardons ce qu’il en résulte comme valeurs de pression,de vitesse, de densité, etc.. En comparant ces valeurs calculées aux mesures faites sur le terrain, nous pouvons déterminer la qualité du modèle.

• Pouvez vous nous parler de l’évolution des connaissances depuis la création de l’institut ?

Depuis le début de l’institut, en 1931, la première évolution a été réalisée avec la publication de bulletins d’avalanche. Ensuite, il y a deux dates qui sont assez remarquables pour pouvoir quantifier l’évolution globale. En 1951, il y a eu une situation dramatique de danger d’avalanche dans les Alpes suisses qui a provoqué la mort de 98 personnes. En 1999, une situation presque identique s’est reproduite (ce n’est jamais tout à fait comparable, mais les conditions étaient tout aussi catastrophiques dans les Alpes) : on a eu à déplorer (c’est toujours trop, mais c’est nettement moins) 17 morts. Or, en 1999, beaucoup plus de voies de communication et de personnes se trouvaient dans des zones dangereuses, du fait du développement touristique. Cela veut dire qu’effectivement, on a appris à apprivoiser ce danger et on a pu définir des zones d’agglomérations dans des endroits qui n’étaient pas dangereux tout en protégeant les voies de communication de manière très efficace.

• Quels sont les influences et impacts de votre activité sur le comportement et la mentalité des gens, du skieur au constructeur de bâtiment ?

Il y a deux publics à distinguer. Premièrement il y a les sportifs (skieurs hors-piste et randonneurs) qui sont touchés par les bulletins d’avalanche et toutes les informations que nous essayons de donner. Nous transmettons notre savoir, au moyen de cours, d’articles et de brochures qui montrent comment l’on doit se comporter en cas d’accident, quel matériel l’on doit avoir et comment on l’utilise. Notre rôle est ici éducatif. Deuxièmement, nous avons un rôle de sécurité au niveau de la population en général. Nous devons former des chefs de sécurité, que ce soit pour les agglomérations, les stations de ski et les voies de communication. Ce sont des gens qui viennent chez nous pour apprendre à comprendre la neige, à estimer le danger d’avalanche, à comprendre le bulletin d’avalanche, à déterminer quand il faut déclencher des avalanches artificielles (afin d’éviter d’avoir par la suite des avalanches non contrôlées), à déterminer le moment de fermeture et d’ouverture les routes. Un troisième aspect du métier concerne le domaine de la glisse. Nous essayons de comprendre comment se comporte la neige avec la température, comment elle réagit par rapport aux skis. C’est un côté sympathique de la recherche pour pouvoir améliorer la performance des skieurs. Maintenant, ce n’est peut-être pas spécialement une bonne époque, mais cela fait longtemps que nous le faisons et il y a eu d’excellents résultats !

• Avez-vous déjà été pris dans une avalanche ou vécu une expérience proche ?

Oui : malheureusement, il s’agissait d’une avalanche meurtrière, mais, par rapport à mon expérience, elle m’a en même temps beaucoup appris. Nous étions un groupe de jeunes, accompagnés d’un guide. L’avalanche a entraîné la mort de trois personnes. Lors de ce drame, du fait qu’il n’existait pas encore d’appareil de recherche de victimes d’avalanche, les recherches sur place ne pouvaient se faire qu’au moyen d’un bâton de ski. Cet événement m’a fortement marqué : on a trouvé des personnes après 3 heures de recherche, alors qu’elles étaient encore chaudes. Cela veut dire que, si nous avions eu les moyens actuels, c'est-à-dire des détecteurs de victimes d’avalanche (DVA), pelles et sondes, nous aurions très certainement pu les sauver. C’est pourquoi, maintenant, je suis très sensible au matériel que l’on devrait avoir sur soit lorsque l’on fait du hors-piste ou de la randonnée: il nous donne une chance énorme de pouvoir nous en sortir, pour autant que l’on soit bien entraîné, avec une intervention dans les 10 à 15 minutes suivant un accident. Je trouve donc absurde de ne pas utiliser ce matériel sous prétexte que l’on prendrait ainsi plus de risques. C’est une question d’éducation et de philosophie : on doit se donner le maximum de chance, mais quand même toujours garder cette notion de risque à l’esprit. Il faut abandonner cette idée que l’on prendra plus de risque parce que l’on a du bon matériel. Ceci est aussi valable, par exemple, pour le casque à vélo ou pour la ceinture de sécurité.

• Qu’attendez-vous du prochain déclenchement, dans le cadre de vos recherches, dans le site de la vallée de la Sionne ?

Nous espérons toujours mieux connaître les avalanches, pour faire une meilleure modélisation pour les cartes de danger. Nous allons continuer à effectuer plus de mesures de pressions, de vitesses et de densité pour pouvoir développer de nouveaux modèles. Par exemple, nous possédons des modèles d’avalanches denses et d’avalanches de poudreuse, mais nous n’avons pas encore de modèles d’avalanches mixtes : or, dans la nature, 99% des avalanches le sont. Les vrais modèles représentant la vraie avalanche ne sont pas encore disponibles. Il s’agit donc d’obtenir de meilleures informations.

• Vous réjouissez-vous de ce déclenchement ? Etes-vous serein, craintif ?

C’est toujours extraordinaire de pouvoir essayer de comprendre la nature tout en la contemplant. On se sent bien ! Maintenant, nous ne sommes non pas craintifs (car si nous l’étions, ce serait dangereux : cela voudrait dire que la gestion, dans les limites de l’inconnue de la nature, ne serait pas optimale), mais très attentifs pour ne pas commettre d’erreur. L’erreur n’est pas permise, les conséquences pouvant s’en révéler tragiques.

• Quel est l’avenir de la recherche dans la nivologie, faudra-il encore des dizaines d’années avant de percer certains secrets?

Nous sommes loin de pouvoir actuellement définir le lieu et le moment exacts où l’avalanche surviendra et ne sais pas si une fois nous le pourrons. En tant qu’homme, je préfère encore garder une inconnue vis-à-vis de la nature. Toutefois, en tant que personne responsable de sécurité, il est clair que ce serait idéal de pouvoir définir quand une avalanche va partir. Cependant, il y a de nombreux paramètres entrant en jeu que nous ne sommes pas encore en mesure de gérer.

Merci!

SA